Galérienne

Publié le par Catherine Picque

 

J'ai une âme de galérienne, je suis persuadée que je dois ramer dans la vie. Je me suis essayée au kayak, à la pirogue tahitienne, au paddle et même à l'aviron. Mais là, j'ai renoncé, car ramer en tournant le dos, ce n'est pas pour moi, car avoir confiance c'est pas mon truc.

J'ai dû apprendre à ne compter que sur moi pour avancer. Je sais donner, mais je ne sais pas recevoir. Il n'y a que les petits êtres qui parviennent à déjouer ma défiance. Avec les autres, je ne m'autorise jamais à perdre le contrôle, j'ai ma petite armure, blindée contre les émotions. Je m'interdis d'aimer trop les gens, je me contente de les apprécier. Comme ça, je ne souffre pas si je les perds. Cette stratégie de survie relationnelle me vient des déménagements intempestifs de ma mère. Il faut dire que c'était une récidiviste. Jusqu'à mes trente ans, je n'avais jamais passé plus de trois ans dans le même logement. La sédentarité me pèse énormément. Ce n'est pas tant l'endroit où je me suis établie qui me déplaît, c'est l'idée qu'il faut accepter ses inconvénients, tout en savourant ses avantages jours après jours… La stabilité peut être vécue comme de la monotonie, quand on a eu l'habitude d'être ballottée comme une valise. Il faut désormais assumer son choix de permanence, des murs, des gens qui vous entourent. De temps en temps, une incursion dans le monde du passé, par exemple, un passage dans un aéroport international, avec ses va et vient incessants, ces gens de partout et de nulle part à la fois, donne l'impression d'être à la maison. Cette maison qu'on s'était construite à l'intérieur, quand on était apatride, ou plutôt « afamide », avide d'une vie de famille normale. Maintenant dans le confort des bisous et des poutous du matin, sous les assauts des lutins avides de câlins, oubliée la petite fille angoissée. Celle qui écoutait sur son radiocassette la voix de son papa qui lui avait enregistré des poèmes et des chansons de Brel. Plusieurs mois sans sa voix et son odeur de tabac. Les pleurs en cours de Français, la fuite dans la cour de récré, pendant l'étude d'une chanson de Brassens venant de casser sa pipe. Un de mes intercesseurs disparu, pourrais-je encore communier avec mon papa, en l'écoutant chanter « Les copains d'abord » à la manière de Georges ?

Avec le poids des années, cette protection s'est rigidifiée et j'avance difficilement avec ma carapace. Pourquoi admire-t-on autant les tortues centenaires ? Pour leur cou tout ridé au bout duquel oscille une tête sans expression ? Leur capacité à perdurer malgré les changements de génération, les aléas climatiques et la disparition de tous les animaux du zoo ?

Je ne veux pas être un spécimen qui n'aurait à se glorifier que de sa capacité à survivre et à traverser le temps. J'ai été condamnée aux galères, trente ans c'est suffisant.

 

 

Publié dans Autofiction

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