Posée

Publié le par Catherine Picque

 

On m'a posée sur le canapé, avec la consigne de ne pas bouger, de ne pas me mettre en danger, de laisser passer la journée, et de recommencer à vivre quand elle reviendrait.

Trente ans après, je suis encore posée là.

J'ai bougé, je me suis mariée, j'ai enfanté, j'ai travaillé, j'ai même aimé, rigolé, chatouillé...

Mais sans mari, enfants, autour de moi pour me stimuler, me tirer, me porter, me réclamer...

Je suis encore inanimée, sans possibilité de vivre ma vie, juste pour moi, le temps d'un après-midi.

Alors mes amies la machine à laver, la télé ou un livre me happent pour calmer l'angoisse du vide, ou mes pieds me conduisent au ciné... car maintenant, j'ai le droit de sortir, de conduire, de choisir.

Mais je ne me sens pas autorisée à faire ce qui me fait être moi. Pourquoi ?

Parce que j'ai peur qu'elle lise en moi, qu'elle puisse me comprendre et me faire encore plus mal quand elle crie et qu'elle dit toutes ces choses qui brûlent comme un fer rouge et qui laissent des traces pour toujours. Ces meurtrissures qu'elle croit effacer en me faisant un câlin. Ses bras alors sont comme les pattes d'une araignée, qui "cageôle" sa proie avant de l'achever, mais bizarrement je suis toujours épargnée. 

Alors aujourd'hui, j'ai décidé que je devais tuer cette araignée, ne plus avoir peur, et j'ai allumé mon ordinateur.

Voilà, c'est fait, elle ne pourra plus jamais m'arrêter, mes doigts vont continuer à courir sur le clavier.

Publié dans Le Registre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Beaucoup de tendresse dans cet hommage...de la fragilité chez l'auteure, mais je retiens surtout de la détermination. Bonnes fêtes de fin d'année, et continue d'écrire Catherine!
Répondre
C
Merci Sylvie pour ta fidélité en tant que lectrice . A toi aussi beaucoup de belles choses pour 2018.