Jambe noire. Le secret du Tupa 21

Publié le par Catherine Picque

 

 

Maeva se demandait pourquoi les apparitions de Philibert étaient de plus en plus courtes depuis quelques semaines. Cette fois-ci, elle ne l’avait qu’entraperçu dans son rêve et il n'avait prononcé aucune parole, juste esquissé un dessin au fusain, qui représentait un mollet noirci . Elle se triturait les méninges pour comprendre cette nouvelle énigme. Si elle essayait de se placer du point de vue d’un explorateur du XVIIIe siècle, que pouvait bien évoquer une jambe noire ? Elle commença à se livrer à un brainstorming anachronique, comme souvent quand elle devait décoder les messages de son allié d’outre-siècle : « Jambe noire, escarre, scorbut, carence en vitamine C, pharmacien, dispensaire, infirmière, genouillère… » C’était ridicule, se disait-elle en relisant les mots sans suite qu’elle venait d’écrire sur son calepin. Même si le scorbut était une des hantises des marins, et on pouvait le comprendre, si on relisait la description qu’en faisaient les spécialistes « des dents qui se déchaussaient ou tombaient, une haleine fétide et une respiration sifflante, des membres raidis couverts d’ulcères d’un noir violet et une urine verte et écumeuse », elle ne voyait pas pourquoi elle devait s’en prémunir. Elle élimina d’un trait de stylo ce mot de la liste et s’intéressa aux plus contemporains ; l’infirmière du dispensaire lui apparaissait une bonne piste, et la genouillère que Désiré n’avait plus besoin de porter pour renforcer son articulation fragilisée par un piquant d’oursin crayon lors d’un choc sur le récif, un bon prétexte pour aller rendre une visite au fare utuutu ma'i et y faire un don. Gabrielle serait ravie de voir Maeva qui était une des seules popa’a avec qui elle pouvait discuter de rau Tahiti, sans se sentir jugée. Maeva trouva l’infirmière dans son bureau aux nacos entrouverts pour laisser passer la brise qui rafraîchissait ce mois de janvier un peu moite. Elle n’avait pas de patients, et mettait à jour ses dossiers sur son ordinateur, elle avait décoré ses murs de photos de plantes, de quelques reproductions de planches botaniques et surtout d’un portrait sépia de Tiurai le tahu’a qui les avait amené à se rencontrer. Bien sûr ce guérisseur du XIXe siècle ne les avait pas présentées, mais c’est grâce à leurs recherches communes sur son travail qu’elles avaient commencé à correspondre avant même que Maeva ne vienne s’installer au Fenua. Gabrielle exerçait déjà à l’Hôpital de Mamao à Tahiti et souhaitait mieux comprendre l’attente de ses patients vis-à-vis des soins traditionnels, et en discutant avec la chimiste de l’Institut Malardé chargée d’isoler les molécules des principales plantes réputées curatives, elles avaient déploré toutes les deux que le chaînon manquant dans le domaine des soins traditionnels, c’était bien la pharmacopée. En effet, en ce début du XXIe siècle, en Polynésie la loi française autorisait l’utilisation de la médecine chinoise traditionnelle, mais pas celle des anciens Maohis. Il était impossible de trouver autre chose que de l’huile de Tamanu, vendue aux touristes au même rayon que le Monoï. Maeva qui avait fait du Rauu Tahiti de Paul Pétard, son livre de chevet depuis sa troisième année de pharmacie, avait choisi de s’orienter dans la filière Industrie en quatrième année pour un jour fabriquer toutes ces médecines ancestrales et s’était adressée à l’institut pour un stage éventuel. Malgré les études anthropologiques, et les recommandations de l’OMS, les soins traditionnels restaient encore dans la clandestinité, comme le travail de Gabrielle qui était à la limite de la légalité. Elle avait pourtant déjà copublié avec une anthropologue néo-zélandaise un ouvrage très bien reçu dans le milieu universitaire international, mais qui s'était heurté à des remarques très blessantes de la part de la hiérarchie hospitalière composée d'hommes médecins qui avaient raillé les prétentions littéraires d'une simple infirmière… Philibert faisait-il donc référence aux bas bleus de Mr Benjamin Stillingfleet botaniste anglais du XVIIIe siècle membre du salon littéraire de Mrs Montague et à la misogynie du siècle suivant où les femmes de Lettres étaient taxées de « bas-bleu » car perçues comme pédantes…Les indices de son ancêtre étaient de plus en plus en phase avec son état d'esprit… Philibert était-il devenu, à son contact, féministe ? Après tout, il avait été complice de la première femme à avoir accompli le tour de monde dans l'expédition Bougainville, en laissant sa « gouvernante » Jeanne Barret, se déguiser en valet à son service sur l’Étoile.


 

Photo Catherine PICQUE

Street Art Montauban Olympe de Gouges

Publié dans Roman policier

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