Mademoiselle Paillettes. Le secret du Tupa 23

Publié le par Catherine Picque

 

Virginie enroulait ses boucles rousses sur son index, puis tirait dessus pour les amener au fer à lisser. Elle avait déjà consacré une demi-heure à cette activité dont le résultat serait éphémère et que certaines femmes considéreraient comme vaine et superficielle. Mais tout à l'heure à la Garden Party du Haut Commissariat, dans sa robe fourreau en paréo, elle serait l'attraction avec son dos nu et sa cascade cuivrée. Oubliée la yab des Avirons et sa tignasse de rouquine des Hauts de la Réunion. Elle ne portait plus le patronyme qui permettait de l'affilier à ces ancêtres petits propriétaires blancs qui n'avaient jamais eu d'esclaves et une vie parfois tout aussi pauvre et rude à cultiver leur « karo cane » ou défricher leur « karo zépine » Elle n'était plus Virginie PAYET, mais Mademoiselle Paillettes, comme lui avait promis Edmond quand il lui avait donné son nom. Dans ce nouveau monde, sa peau de lait à la cannelle la plaçait dans la case des privilégiés, et l'éloignait des sentiers de Zavirony qui en Malgache signifie « d'où l'on voit loin ». Elle s'était fixé comme objectif de ne plus être parmi ceux à qui on pouvait dire « en bas zot y habite dann fon la rivièr », et elle y était parvenue en étant comme le Cimendef du malgache Tsimandefitra, celui qui ne se plie pas , qui ne cède pas . Elle n'avait pas cédé aux sirènes futiles et stériles de l'amour juvénile, elle avait préféré investir pour l'avenir.

Elle pensait ne jamais regretter son choix, jusqu'à ce voyage à Nouméa, il y a six mois. Elle y avait croisé Paul, et tout le poids de leur histoire était revenu sur ses épaules. Malgré son indifférence feinte, le café partagé en évoquant le passé sur un air blasé, elle avait dû rentrer changée, car depuis Edmond semblait repris par ses démons. Était-il tombé sur ses poèmes qui lui permettaient d'exsuder tous ses regrets ? Il semblait rechercher à nouveau une reconnaissance dans la fortune et les réseaux de pouvoir, quitte à retomber dans certaines combinaisons imprudentes…

Elle abandonna sa coiffeuse et se dirigea vers son armoire, où elle hésita quelques instants devant ses robes de soirée pour finalement soulever une pile de tifaifai et attraper un cahier d'écolier où elle avait essayé de se raccommoder avec son passé. De son écriture appliquée elle y avait compilé toute l'amertume née de ces retrouvailles avortées avec celui qu'elle avait cru son âme sœur avant que chacun cède aux sirènes de l'ascension sociale et réintègre sa communauté. Le fils de créole blanc avait préféré intégrer HEC pour diriger la propriété de ses ancêtres et avait laissé sa « fiancée » continuer son cursus moins prestigieux à Saint-Denis, tout en lui promettant que ces quelques années de séparation n'entameraient pas leur détermination à officialiser leur relation. Lassée des occasions manquées de se retrouver, elle avait préféré rompre des fiançailles connues d'eux seuls et changer d'horizons. Mais l'Outre-Mer et ses parcours lui avait réservé la surprise de retrouver son ancien amour de l'Océan Indien, dans le Pacifique, où l'esprit d'aventure et la ruine de ses parents l'avait amené.

Un deal de crocodile en péril,

posé sur un codicille stérile

annihile la juvénile de Leconte de Lisle. 

L'édile de notre Tchernobyl

indélébile, se défile sur son île.

Il compile les Thermopyles

et surfile mon profil de fragile.


 

Nos quarks infinitésimaux

ont fait des grumeaux lacrymaux

Au chalumeau, tes lettres de marque

ont mis sous les projos mes maux

Mes mots, légers rameaux

s'arquent contre ton mojo.

Elle se détestait d'être toujours sous l'emprise de cet homme qui n'avait pas manqué de lui rappeler à quel point leur relation était unique et avait feint d'ignorer pourquoi tout avait raté. Elle ne put s’empêcher de sursauter en entendant le moteur du Crossover d'Edmond comme si relire ces quelques vers constituait déjà une infidélité.

Museum d'Histoire Naturelle

Paris

Photo Catherine PICQUE

Publié dans Roman policier

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